À ciel ouvert 11 — Automne 2023 / hiver 2024

Sébastien Rock

depuis la garde du matin

Sébastien Rock (Saskatchewan)

Michel Saint-Hilaire — Fluide

Michel Saint-Hilaire — Fluide

Peinture acrylique et crayon sur panneau de bois, 24 par 20 pouces, 2017
Introduction

J’ai découvert le haïku il y a près de dix ans. Sans que j’en prenne conscience, le haïku a servi d’échafaudage après qu’une tempête ait secoué mes mondes intérieur et extérieur. Les séquelles de cette tempête m’ont conduit à me méfier des constructions de l’esprit et des poursuites intellectuelles : trop de mots, pas assez d’énergie. La brièveté du haïku a séduit mes capacités limitées; de plus, l’aspect plein air suggéré par le haïku était vivifiant. Grâce à ce qui devenait une discipline quotidienne, mes «promenades en haïku», je me suis doucement rouvert aux sensations et aux pensées. Plus j’étais attentif, plus j’engageais la réalité à travers le haïku, et plus il me devenait facile de reconnecter avec la beauté continuellement surprenante de ce monde. Grâce à cette attention, les expériences qui m’étaient source d’inspiration se révélaient d’elles-mêmes.

J’expérimentais avec la poésie depuis quelques années déjà, mais avec le haïku, je vivais les poèmes de manière beaucoup plus directe. La transposition de ces petites «épiphanies» redonnait lentement sens à tout le reste.

Le projet dont proviennent les extraits suivants n’est ni un commentaire théologique, ni une œuvre apologétique ou prosélyte, ni un outil ascétique, ni une séance de thérapie, ni un traitement synthétique du Psautier ou pire: les poèmes ne sont pas des substituts ou des ajouts aux Psaumes. Ils sont des poèmes sur les Psaumes, ni plus ni moins. 

Chaque haïku est précédé d’un court paragraphe – où le haïku devient haïbun. Cette forme du haïbun ajoute un bas-relief à chaque passage et permet de relier nos contextes contemporains à ceux du Livre des Psaumes. Les nombres renvoient aux Psaumes qui ont inspiré chacun de mes poèmes.

Les Psaumes nous plongent profondément dans et flottent bien au-dessus de la nature humaine. Par conséquent, aborder les Psaumes à travers le haïku, même le haïbun, est un défi redoutable. Le haïku évite le domaine surnaturel, préférant plutôt le monde naturel comme les organismes vivants, les éléments, les phénomènes saisonniers, etc. Cependant, comme les Psaumes traitent du naturel et du surnaturel, les haïkus offerts dans ce recueil traitent nécessairement des deux types d’expériences, naturelles et surnaturelles.

Un défi auquel j’ai fait face en travaillant sur depuis la garde du matin était la différence dans le traitement du temps entre le haïku et les Psaumes. Alors que le haïku traditionnel se concentre sur le moment présent, le style narratif des Psaumes leur accorde une plus grande «mobilité temporelle». Je tiens à remercier le Dr David Bradshaw, qui a partagé comment certains Pères grecs comprenaient le temps comme une activité ou énergie divine, dont nous faisons l’expérience. Cette explication m’a aidé à conceptualiser, en début du projet, un rapprochement entre les Psaumes et le haïku.

Le haïku m’a permis de me concentrer sur certaines des dimensions et certains des horizons de la réalité tracés dans les Psaumes. Comme si quelqu’un m’avait réveillé, juste à temps, pour la garde du matin.

1

Tirer la Terre vers le ciel demande un effort lent et soutenu. Est-ce plus difficile de faire descendre le soleil dans les fruits ? Savait-elle qu’elle faisait la meilleure tarte aux pommes ?

le vent souffle
la paille au-delà de la vue
sois un arbre

7

Le poids était là; une vraie tonne. La dynamique avait persisté pendant des années et tout ce que j’avais à faire était de l’exposer. Ne méritais-je pas cette douce vengeance, après tant de coups? Qu’importent quelques mots de toute façon ?

Je ne peux plus supporter ce poids - je m’engouffre.

arcs tendus
les épées scintillent
au-dessus de mon trou

10 (11)

L’appel vient de cette terre, où l’argile devient vie. Je devrais ressentir cela plus souvent ; cet «appel créé». Où les monts parlent des exploits des héros passés, où les arbres anciens font de l’ombre à la brûlure des pertes amères et où les rivières regorgent de la rage de vie adolescente. Ils disent tous - toi aussi tu es d’ici.

En cet endroit, tu peux te mettre à l’abri.

ciel sans lune
le feu du Seigneur
illumine les flèches

17 (18)

La vie dans les prairies canadiennes présente un grand avantage : il n’y a pas de volcans. L’éruption du Vésuve à Pompéi porte un poids mythologique encore ressenti, par les gens du monde entier, près de 2 000 ans plus tard. Au fil des années, j’ai appris à apprécier les champs de blé qui ondulent dans le vent, balayant une terre vaste et plate. De fait, il est difficile de se représenter la fondation de la Terre par un Dieu furieux chevauchant un chérubin et projetant des flammes, dans le contexte d’une prairie percée de trous, travail assidu de petits chiens de prairie.

des charbons ardents 
tombent sur la Montagne Sainte
les mains toutes propres

18 (19)

«Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil.» - Charles Aznavour. Trouver cette essence de vie, cette énergie apparemment éternelle qui, depuis la limite du temps et de l’espace, nous trouve. Surtout dans un climat nordique, où la matière compte peut-être davantage, pourquoi voudrais-je me cacher de cette chaleur vitale ?

pureté de l’âme
aucun abri loin de son
tabernacle solaire

24 (25)

La confiance va et vient comme la marée, parfois haute, parfois basse selon l’endroit où nous nous trouvons. Les marins gardent un œil scrupuleux sur les horaires des marées pour ne pas se faire prendre à sec. Puissé-je être un navigateur du cœur, conscient de la douleur et de sa lune qui attire ou relâche ma confiance en autrui.

pris à marée basse
les pieds enfoncés
pardonne-moi

41 (42)

Montréal est une capitale du divertissement. Des millions de personnes du monde entier se rassemblent chaque année dans ses rues et ses clubs pour regarder et écouter.

Les murs de la Basilique Notre-Dame, eux, pleurent en multimédia.

sons de festival
au sommet de la montagne
l’abîme appelle l’abîme

54 (55)

Pendant des années, j’ai désiré vivre dans la grande ville, où les clubs de jazz, les cinémas répertoire et les festivals de théâtre nous tiennent éveillés. J’y ai vécu quelques années. La vie en grande ville est fatiguée le matin, après avoir vendu des rêves toute la nuit. Les prêteurs sur gages, quant à eux, ne dorment jamais.

seuls les prêteurs sur gages
sont ouverts ce matin
des ailes usagées

55 (56)

Dans son roman saisissant intitulé Alexandria, Paul Kingsnorth utilise l’imagerie antique et païenne de cadavres hissés sur les branches d’arbres, offerts en collation aux vautours. Les personnages centraux, seuls survivants d’une civilisation post-humaine, tentent de se rendre au sanctuaire mythique, loin des bêtes sauvages et de l’IA, aussi sournoise qu’intemporelle.

S’en sortiront-ils ?

ils observent pour attraper
ma chair piétinée
Il est là

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Créations

L’improbable rédemption du poète L’improbable rédemption du poète

Courte nouvelle d'une jeune autrice en résidence d'écriture qui fait la rencontre d'un de ses futurs personnages pour se rendre compte qu'il est aussi le personnage d'un autre auteur à une autre époque, Pierre Lardon, qui a des crimes à faire pardonner. 

Bref, la fuite Bref, la fuite

Dans ce récit disloqué, les pensées humanistes d’une physicienne forcée de quitter son pays la soutiennent jusqu’au bout de la fuite.

depuis la garde du matin depuis la garde du matin

Troisième extrait sous un 3e titre d'un recueil en construction. Journal poétique inspiré du Livre des Psaumes en haïkus/haïbuns. Comment faire l'expérience du Psautier par le moyen de la poésie contemporaine.

Arc-en-noir Arc-en-noir

Une relance contemporaine du style Beatnik, le poème Arc-en-noir donne voix aux désirs, pensées non-filtré et conflits interne d'un homme indigiqueer du Manitoba.

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Récit poétique de la quête d'une femme afrodescendante dans un processus de décolonisation du corps et de l'esprit. Ses pas la mènent sur les terres méconnues du Nord canadien. Lorsqu'on est née d'exil, on a le corps pour tout royaume.

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Réflexions inspirées par des moments vécus dans diverses stations de métro montréalaises. 

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Représentation imaginaire et poétique de la destruction du village métis de Sainte-Madeleine au Manitoba dont il ne reste que le cimetière. Aucun chemin ne s'y rend et il faut passer par un paturage communautaire très peu carossable pour le rejoindre. 

Viande hachée, à feu moyen Viande hachée, à feu moyen

Une femme célibataire et solitaire prépare un repas spécial à l'occasion du retour d'une ancienne flamme. Le processus la mène à réfléchir à ses habitudes, ses besoins et ses désirs.

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À ciel ouvert numéro 11

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Bonne lecture!


 

Les artisans de ce numéro

Coordination de la publication :
Jeffrey Klassen

Comité de rédaction :

  • Madeleine Blais-Dahlem
  • Marie-Diane Clarke
  • Tania Duclos
  • Mychèle Fortin
  • Lyne Gareau
  • Jeffrey Klassen
  • Jean-Pierre Picard

Auteur·e·s :

  • Émanuel Dubbeldam
  • Mychèle Fortin
  • Margot Joli
  • Murielle Jassinthe
  • Jean-Pierre Picard
  • Eric Plamondon
  • Laurent Poliquin
  • Sébastien Rock
  • Gisèle Villeneuve

Artiste invité :
Michel Saint Hilaire

Mise en page et mise en ligne :
Jean-Pierre Picard

Merci à l’Association des auteur·e·s du Manitoba français qui a piloté l’organisation du Concours de création littéraire de l’Ouest et du Nord canadiens (CCLONC).

La revue À ciel ouvert est publiée et diffusée par :

Coopérative des publications fransaskoises

en partenariat avec

Collectif d'études partenariats de la FransaskoisieRegroupement des écrivains·e·s du Nord et de l'Ouest canadiens


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