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S'exprimer autrement
Cette chronique, en collaboration avec La Cité universitaire francophone,  offre des textes dont les auteurs ont en commun d’avoir choisi le français comme langue seconde.


 

Pleurs d’un barrage

Auteur: Raoul Granger/28 novembre 2016/Catégories: Horizons - Chronique littéraire, 2016

Je t’avais… Tu étais tombé dans mon piège… dans l’eau, mon eau, mon eau froide et profonde.

Je t’avais pris… et pourtant.

Tu étais là, avec tes amis, sur ce rafiot de radeau. Ce que vous faisiez là sur mon eau, je ne peux le deviner. C’est pourtant interdit, non?  Mais je sais aussi que des garçons seront toujours des garçons.

Et puis… je savais que cela se produirait un jour.  Du fond de l’eau, on peut tout voir. Je savais que ma berge était trompeuse.  La face cachée d’un barrage n’est pas construite comme la simple pente douce et ondulante des collines qui l’entourent; elle se tient raide, elle plonge.  Ça, les petits garçons ne le savent pas.

Alors, j’ai attendu, tendu mon piège. Je me suis tenu tranquille, silencieux… patience. Et quand votre radeau s’est approché de cette rive abrupte, j’ai agi. C’était un jeu d’enfant; les garçons sont facilement distraits.

Le plus drôle c’est que je sais que tu crois toujours avoir échappé ta pagaie.  Mais non! C’était moi qui te l’avais enlevée… soutirée.

La suite était prévisible. Tu as sauté à l’eau, mon eau, pour la récupérer.  Tu croyais, étant donné que la rive se trouvait seulement à un mètre du radeau, que mon eau n’était pas profonde.  Voilà… tu t’es retrouvé submergé, surpris, pris, incapable de nager.

Je te tenais.

Tu te débattais de toutes les forces de tes dix ans.  Pour un long moment, je te regardais t’agiter ainsi.  Je te voyais approcher.  Je savais que ça ne durerait pas longtemps… que tu serais désormais à moi.

Mais… 

Mais, tu n’étais pas seul. Je ne parle pas de tes copains, qui se démenaient eux aussi sur le radeau pour tenter de te rejoindre, de te repêcher. Non… Il y avait cette voix. Une toute petite voix. Je crois que tu l’entendais aussi, car tu t’es calmé.  Tu descendais pourtant toujours vers moi, mais tes bras étaient levés vers le haut, vers elle.

Cette petite voix de fillette t’appelait :

         « Je viendrai, tu sais… si tu restes, je viendrai vers toi… »

Et tout a basculé, changé… pour moi comme pour toi.  J’ai pleuré une larme qui ne paraissait pas.

Je t’ai rendu à tes amis.

Du fond de l’eau, on voit tout.  J’ai vu que toi, tu avais encore à faire.

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