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Horizons - chronique littéraire du Cercle des écrivains de la Saskatchewan

Raoul Granger

Le plancher craquait…

Cela l’avait surprise. Avec chacun de ses pas, la vielle maison lui exprimait ses plaintes dans des grincements douloureux. Elle s’arrêta, dans le couloir, le seul, celui qui mène de la cuisine aux chambres.  Elle posa une main sur la paroi du mur, entre la porte de la salle de bain et la chambre qu’avaient occupée ses parents ; elle ferma les yeux et retint son souffle pour mieux écouter, ressentir, revoir la maison…

La maison craquait ; du moins avait-elle l’impression de pouvoir l’entendre gémir… un grincement de poutre, le frisson d’un tuyau, le crissement presque imperceptible du plafond, un chuchotement indistinct qui émanait du sous-sol.

Le plancher craquait… il lui semblait l’avoir toujours su. Mais elle n’y avait jamais prêté attention auparavant. Les bruissements de la vielle maison passaient toujours inaperçus quand elle y vivait, jadis, quand ses parents s’occupaient d’elle et de ses six frères et sœurs ; les cris, les rires, les pleurs, le bourdonnement de la vie avaient toujours suffit pour enterrer les plaintes des madriers et du plâtre. Les meubles, les cadres, les rideaux et les tapisseries avaient bien réussi à mater l’écho et des gens et des murs.

La solitude dans la vielle maison vidée de tous ses biens et de ses attraits, désertée par ses derniers occupants rendus trop fatigués pour maintenir, à eux seuls, le souffle de vie qui constitue l’âme d’un foyer… cette solitude donnait maintenant libre cours aux échos, aux râles, aux complaintes rauques d’une maison en manque de chaleur humaine.

Le plancher craque… elle le comprend.  Ce sont les cris étouffés des fantômes emprisonnés derrière des murs qui ont perdu leur lustre au même rythme que ses parents ; ce sont les ombres des souvenirs d’une autre époque oubliés dans les placards, sous les planches, derrières les portes ; ce sont des éclats d’un passé qui s’entête à vouloir perdurer.

Ses parents ont déménagé ; ils ont quitté leurs vieux planchers ; ils se sont entourés d’autres murs, plus jeunes, où la vie prend un tout autre rythme… où on s’occupe d’eux… où on s’occupe de tout… où les planchers ne craquent pas.

Tout en gardant sa main sur le mur, elle fait un autre pas vers la cuisine. Le craquement cette fois-ci augmente, se prolonge, la foudroie. Le plancher craque… il crie… il implore « Ne me quitte pas. »

 

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