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Horizons - chronique littéraire du Cercle des écrivains de la Saskatchewan

Jean-Marie Michaud

Paradis à l'écoute : un plaisir minuscule

Au Théâtre du Nouveau Monde, quand survient l’entracte, les spectateurs du balcon de cette institution montréalaise prestigieuse doivent, pour se rafraîchir, gravir le grand escalier jusqu’à une hauteur vertigineuse. Sur un petit écriteau, une flèche pointant vers le haut indique la marche à suivre. Si le théâtre remue le coeur, envoûte l’âme, et souvent même affine l’esprit, on se prête de bon gré à cette longue ascension, car elle permet à chacun de se dégourdir les jambes. 

À moins d’une urgence, personne ne se précipite. De palier en palier, les pas ralentissent, absorbés par l’épaisse moquette aux motifs délavés. À chaque détour, sur les murs tapissés, de grands personnages sortis du passé interpellent les fidèles de ce pèlerinage du haut de leurs dramatiques photos historiques. C’est un voyage à rebours, à travers les époques et les souvenirs. Les visages de tant d’interprètes, aimés et admirés, y rayonnent encore dans leurs costumes et leurs décors. Parmi les admirateurs de ces productions vénérées, on chuchote comme à l’église.

– « Tu te souviens de cette pièce? » – « Oui... Comme si c’était hier. » – « Tu reconnais celui-là ? » – « Oh...! Comme il était jeune ! » – « Elle aussi, regarde. » – « Est-ce qu’on monte comme ça jusqu’au grenier ? » – « Tu veux dire – jusqu’au ciel ! » – « J’espère qu’y a d’la bière la haut... »

Arrivé à destination, le volume de ce bavardage envahit un espace éclairé avec sobriété. Ici, léger bémol, pas la moindre trace d’alcool. Il aurait fallu pour cela, rester en bas... Devant une fontaine réfrigérée, à laquelle on boit volontiers, on avance à la queue leu leu. Avec un geste millénaire, chacun se penche tour à tour pour s’abreuver. Pour tous ces assoiffés, l’eau est fraîche et délicieuse. On la quitte à regret, comme on quittera le théâtre à la fin de la soirée. 

Près d’un mur, en retrait, Mathieu Genest*, un jeune préposé, coincé dans un sombre uniforme, surveille les lieux d’un air magnanime. Il se tient droit, à la fois nerveux et avenant, la chevelure en bataille, tel un Nelligan nouvelle vague. Autour de lui, à différents degrés, toutes les classes sociales sont représentées. Certaines générations le sont plus que d’autres. La sienne dépasse désormais d’une tête la plupart des cheveux blancs et bleus réunis. 

Dissimulé derrières ses grandes lunettes, il parcourt ce beau monde de ses yeux rêveurs, comme un ange alerte et bienveillant. Soudain, son poste radio émetteur-récepteur l’interpelle et grésille un signal impérieux. Il saisit l’appareil, manque l’échapper..., et le reprend de justesse. Peut être a t-il trop bu de café… Il presse un bouton lumineux contre son oreille et prononce d’un ton grave et avisé ces mots inattendus : « Paradis » à l’écoute !

D’un air entendu, son visage s’incline à l’affirmative après une écoute attentive. Aussitôt, d’un geste théâtral, son index se dirige vers le commutateur mural pour remplir sa mission. Les plafonniers clignotent, annonçant aux visiteurs la fin de l’intermission.

Peu à peu, le « paradis » se vide. Seul y persiste le parfum de la foule. Même les retardataires ont regagné l’escalier pour retrouver leur fauteuil avec anticipation.

Un silence embaumé s’installe dans le sanctuaire, laissant place aux fantômes et à leurs mystères...


* Nom fictif proposé ; ainsi, « Paradis » ne peut être mépris pour le nom de famille du jeune préposé.

NDA : Ce court texte fut rédigé après avoir assisté à une production du Théâtre du Nouveau Monde en décembre 2015.



 

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1986

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