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S'exprimer autrement
Cette chronique, en collaboration avec La Cité universitaire francophone,  offre des textes dont les auteurs ont en commun d’avoir choisi le français comme langue seconde.


 

Erin O’Toole tente de prendre ses distances avec l’aile droite du PCC

Erin O’Toole tente de prendre ses distances avec l’aile droite du PCC

Author: Bruno Cournoyer Paquin – Francopresse/Wednesday, January 20, 2021/Categories: Politique

FRANCOPRESSE – Le chef conservateur Erin O’Toole a expulsé le député de Hastings—Lennox et Addington, Derek Sloan, du caucus du Parti conservateur du Canada (PCC) lors d’une rencontre mercredi le 20 janvier 2021. M. Sloan aurait accepté une contribution d’une figure du mouvement suprématiste blanc pour soutenir sa candidature lors de la campagne au leadeurship du Parti conservateur en 2020. 

Bruno Cournoyer Paquin – Francopresse

«L’acceptation par Derek Sloan du don d’un suprémaciste blanc bien connu est bien pire qu’une grossière erreur de jugement ou qu’un manque de diligence raisonnable […] J’ai entrepris le processus pour expulser M. Sloan du caucus du Parti conservateur du Canada», a affirmé Erin O’Toole par voie de communiqué le 18 janvier dernier, ajoutant que M. Sloan ne pourrait se représenter sous la bannière du PCC lors des prochaines élections.

Cette annonce suit la publication d’un reportage du média de gauche Press Progress, qui révélait, le 18 janvier, que Derek Sloan aurait reçu une contribution de 131 $ de la part du néonazi Paul Fromm, lors de la course à la chefferie du PCC en 2020.

Derek Sloan
Derek Sloan aurait accepté une contribution d’une figure du mouvement suprématiste blanc pour soutenir sa candidature lors de la campagne au leadeurship du Parti conservateur en 2020. crédit: Danman2110 – Wikimedia Commons
Qui est Derek Sloan?

«Durant la course au leadeurship, c’était de loin le candidat le plus radical à droite, qui fait un peu dans le trumpisme, dans les théories du complot», rappelle la professeure Stéphanie Chouinard, du Département de science politique du Collège militaire royal du Canada.

Avec Leslyn Lewis, ajoute le professeur Frédéric Boily, du Département de science politique du Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, Derek Sloan représentait l’aile des conservateurs religieux et sociaux lors cette course.

Si Erin O’Toole n’est pas associé à ces factions socialement conservatrices du PCC, explique Frédéric Boily, il a tout de même cherché leurs appuis lors de la course à la chefferie. 

M. O’Toole a courtisé leur vote en disant qu’il fallait un parti conservateur qui soit ouvert à toutes les perspectives, et cela faisait partie de son «fonds de commerce» de dire qu’il y avait trop de «politiquement correct» en politique, souligne Frédéric Boily.

Stéphanie Chouinard
Stéphanie Chouinard, professeure adjointe en sciences politiques au Collège militaire de Kingston
Crédit : Courtoisie – Archives Francopresse
Un récidiviste

Stéphanie Chouinard rappelle que Derek Sloan n’en est pas à ses premières frasques : «Il a tenu des propos comme quoi la Dre Theresa Tam ne travaillait pas pour le Canada, mais plutôt pour le Parti communiste chinois. Il a félicité Donald Trump d’avoir arrêté de financer l’Organisation mondiale de la santé. C’est quelqu’un qui est anti-LGBT, qui soutient les thérapies de conversion.» 

Dans ce contexte, la révélation des liens de sa campagne au leadeurship avec un néonazi notoire «a été un peu la goutte qui a fait déborder le vase pour Erin O’Toole», ajoute la politologue.

Un autre membre du caucus aurait sans doute fait face à plus de magnanimité de la part d’Erin O’Toole, pense le professeur David Rayside, du Département de science politique de l’Université de Toronto.

Mais la réponse ferme et rapide du leadeur conservateur s’explique sans doute par le récidivisme de Derek Sloan, et dans ce contexte «même certains membres du caucus conservateur ont dû se dire “bon débarras”. Il était déjà impopulaire parmi les députés conservateurs», croit David Rayside.

Frédéric Boily
Frédéric Boily, professeur au Département de science politique du Campus Saint-Jean l’Université de l’Alberta. Crédit : Courtoisie
O’Toole sous pression

Pour Stéphanie Chouinard, la pression augmentait sur Erin O’Toole depuis le sac du Capitole à Washington, le 6 janvier dernier. L’évènement aurait rappelé «qu’il y a des conséquences à tenir des propos radicaux, et que ces conséquences peuvent être particulièrement fâcheuses».

«Parmi les insurgés du Capitole, on retrouve des groupes qui sont aussi présents au Canada, qui font partie de l’extrême droite, et parmi ces groupes on trouve des groupes qui ont ouvertement soutenu le Parti conservateur, notamment les Proud Boys», rappelle la professeure Chouinard.

Selon Frédéric Boily, du Campus Saint-Jean, la probabilité d’une élection fédérale dans les prochains mois a ravivé la stratégie libérale d’associer le PCC à certaines dérives du conservatisme américain : sous Stephen Harper, des amalgames étaient effectués avec George W. Bush et les néoconservateurs, tandis qu’Andrew Scheer se voyait parfois mis en parallèle avec les conservateurs évangéliques.

«Avec Erin O’Toole et tout ce qui se passe aux États-Unis, il était clair que les libéraux avaient des munitions pour dépeindre le PCC comme une sorte de succursale de l’extrême droite américaine. Dans ce contexte, il lui fallait agir pour que cette perception ne se développe pas», explique Frédéric Boily.

Erin O’Toole a d’ailleurs publié une déclaration le 17 janvier pour dénoncer les efforts des libéraux visant à associer le PCC avec les évènements du Capitole et les groupes d’extrême droite.

Pour Stéphanie Chouinard, Erin O’Toole demeure une figure largement inconnue du public canadien, «donc il veut s’assurer qu’il ne se fait pas connaitre comme le chef qui maintient, au sein de son caucus, des éléments nauséabonds comme des néonazis.»

Le professeur Frédéric Boily consent que «se débarrasser de Derek Sloan, l’empêcher de se représenter sous la bannière conservatrice serait un plus pour Erin O’Toole, pour démontrer qu’il ne tolère pas les éléments extrémistes. En plus, l’aile conservatrice plus religieuse continuerait d’avoir son porte-parole avec Leslyn Lewis, pour autant qu’elle parvienne à se faire élire.» 

David Rayside

David Rayside, professeur au Département de science politique de l’Université de Toronto.
Crédit : Louisa Rayside

Chef du PCC, un jeu d’équilibriste

Le Parti conservateur, croit Stéphanie Chouinard, fait face à un «dilemme» : il veut à la fois éviter d’aliéner sa «base» de conservateurs sociaux et religieux, tout en faisant des gains auprès des électeurs plus centristes.

«La base du Parti conservateur est très forte, mais elle n’est pas suffisante pour que le Parti conservateur soit porté au gouvernement. Et ça, Erin O’Toole le sait, et c’est d’ailleurs pourquoi il tente manifestement de séduire les nationalistes québécois, par exemple. Mais c’est un peu ça le dilemme qui se présente : comment étendre la main vers le centre tout en conservant les éléments plus radicaux au sein du parti?» souligne Stéphanie Chouinard.

Le défi est d’autant plus grand, explique David Rayside de l’Université de Toronto, parce que les conservateurs sociaux sont sur le déclin depuis des décennies au Canada, mais demeurent tout de même un pilier central de la coalition conservatrice.

Stephen Harper, même s’il était lui-même socialement conservateur, a surtout gouverné sur des enjeux économiques comme la dérèglementation, les baisses d’impôts et la réduction de la taille du gouvernement fédéral – ses ouvertures envers les conservateurs sociaux demeuraient symboliques, selon David Rayside.

Dans le contexte contemporain, il y a cependant tellement d’attention portée sur le Parti conservateur que même des mesures symboliques mettraient le parti dans l’embarras, soutient le politologue.

Le risque, pour le PCC, serait que les conservateurs sociaux désertent pour un autre parti : «Mais si on regarde les partis existants, ils n’ont nulle part où aller», estime David Rayside.

«Les tentatives de former un nouveau parti politique n’ont pas vraiment fonctionné, et Maxime Bernier  en est l’exemple le plus récent. La plupart des conservateurs sociaux impliqués dans la politique ne veulent pas abandonner le Parti conservateur parce qu’ils pensent qu’ils auront probablement au moins un peu d’influence», ajoute David Rayside.

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