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Horizons - chronique littéraire du Cercle des écrivains de la Saskatchewan

Gisèle Villeneuve

La famine en hiver

La famine en hiver. Survivrons-nous à la saison? Le gros gel qui nous happe. De jour et de nuit, tout ralentit, la matière se fige et nous attendons la fin de l’interminable famine. Nous n’arrivons qu’à évacuer une diarrhée de verbiage qui coule de notre langue écarlate. Et nous titubons entre amnésie et hallucinations.
Famine. Homo sapiens ne mange pas à sa faim, n’a rien à se mettre sous la dent. Hyperphagie. Homo sapiens se nourrit. Absorbe, ingurgite, se régale. Le boire et le manger, c’est la survie. L’humain devient foodie, gastronome réputé, star de pièces montées.
Homo sapiens dévore, se restaure, s’alimente, se sustente. Cuisine fusion, cuisine bourgeoise, cuisine paysanne, cuisine préhistorique, cuisine moléculaire. Casser la croûte, bruncher. Les cocktails des cinq à sept, les frivolités d’Escoffier. Manger sur le pouce, grab a bite, fast food.
Australopithèque se nourrissait de racines et de tubercules. La patate est dans nos gènes!Nourrir les masses au bas prix, s’armer de sucre, de sel et de gras saturé, décupler les solutions pour les prochains repas. Succédanés, conserves, aliments transformés; processed food.
Mesures nécessaires pour nous faire gagner du temps, irrigation, engrais, insecticide, nourriture modifiée génétiquement, il le faut, comment autrement nourrir notre gigantesque bouche? Populeuse phagie.
Pourtant dans cette corne d’abondance manufacturée, la famine sévit. Crève-la-faim, les millions d’Homo sapiens qui n’ont ni mie ni croûte. Qui plongent dans les ordures à la recherche d’une pelure. La malnutrition n’est pas toujours ailleurs; l’ailleurs est aussi ici. Qui mange, qui ne mange pas.
On se panse, on se sucre le bec dents cariées.
On soupe après le théâtre. Rose jam et canapés de museau d’orignal en gelée.
On s’appelle et on déjeune. Bombe glacée, moins indigeste que bombe atomique.
On fait la tournée des grands-ducs. Spaghetti à l’ail à trois heures de la nuit, la dolce vita. Après la fête au village, oreilles de porc vinaigrette.
Dans les bars, on sirote, on lampe, on s’abreuve au zinc de la vie riche et grasse.
Cocktail nigri composé de champagne et d’encre de seiche, garni d’une truffe d’Alba.
On s’enivre et on se soûle d’un avenir nébuleux. Café cognac et mignardises.
Le lendemain de la veille, on se purge, goût amer de l’indigestion. Grilled cheese et frites mayonnaise, gras pour contrecarrer l’acide gastrique.
On se déramadan avec l’appétissante soupe harira.
On se décarême et on fricote. Ce soir, on donne un festin.
On grossit et on fait régime, on grignote et on jeûne. N’y tenant plus, on fait ripaille, une fois n’est pas coutume.
Demain, on va tuer notre monsieur, ainsi qu’on appelle le porc bien dodu, nourri au grain. Autrefois en France, on faisait bombance d’un repas baconique.
La phrase « bring home the bacon » appartient à la légende. En Angleterre normande, on raconte qu’au monastère de Dunmow, une flèche de lard, qu’en français on appelait encore bacon, était remise à un époux qui pouvait jurer devant l’Église que, pendant un an et un jour, il ne s’était pas querellé avec sa femme ni n’avait souhaité être célibataire.
Que reste-t-il de la longue saison de la famine? Autrefois, elle sévissait en hiver. Aujourd’hui, on est affamé en toutes saisons. Alors, on se gave de divertissements. Sa vitamine contre la perpétuelle famine.


La famine en hiver est un condensé d’un fragment du recueil d'essais littéraires intitulé Et tu seras happé par l’horizon de Gisèle Villeneuve, qui devrait paraître à l'automne 2021.

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